LE BISOU DE LA MORT - Par Daniel - Episode 1
Résumé : En Casteigne, 30 ans après la disparition de Radegonde, un ménestrel à la belle petite gueule d'ange parcourt la forêt et envoûte les foules. Une biche folle, amoureuse de lui, tue les femmes qui veulent le séduire, bien qu'il soit pédé comme au moins deux phoques et demi. Un jeune éditeur homo de parchemins érotiques, Rumonaque, militant passif à la MBA (Méchantes Blattes Académy), est chargé de l'enquête par son seigneur de père, qui a fort honte de lui et veut encore en faire un homme...
Bonjour à tous, mes chers petits amis !
Oyez, oyez cette aventure qui commence ici !
Nous voilà revenus devant cette roue du temps qui fuit
Et qui nous autorise certaines magies.
Je m'en vas vous conter l'étrange fait divers
Qui secoua jadis le royaume fier,
La riche Casteigne, orpheline depuis un an
De Flaive, son roi le plus puissant.
Les temps avaient fort vite changé en Casteigne
Et la bride tomba d'elle-même à la fin du règne.
Les fantasmes et les passions longtemps réfreinés
Se libérèrent après avoir été tenus au secret.
La société évolua dans ce qu'elle avait de plus gluant et permissif ;
Les actes les plus simples de la vie ne s'admettaient que jouissifs ;
A l'heure où l'ordre laissait la place aux désirs,
Les arts connurent un flamboyant devenir .
Partout, on riait et chantait pour célébrer
L'aube nouvelle d'un monde à réinventer.
Les troupes de saltimbanques couraient alors les bois
Dans le souci d'honorer leurs nombreux contrats.
Et la voûte feuillue abritait, le soir tombant,
Des festins joyeux autour des feux ronflants.
Un des artistes les plus réputés de cette époque fantasque
Etait Sodomislas, du bienheureux pays sangliaque.
Sa voix claire, portée par le doux frémissement de sa lyre,
Charmait les épouses qui minaudaient en rêvant au pire,
Pendant que certains maris aux sens déployés
Goûtaient fort le vacillement de leur virilité.
Les filles flattaient avec audace les vieux nobles esseulés,
L'amour fleurissait aussi entre les brebis et leurs bergers,
Et les tendres éphèbes, par l'éclat de Phoebé caressés,
S'éclipsaient sous les remparts avec les hallebardiers...
Ces jours sans nuages foisonnaient de vie
Et plus vivantes encore étaient les nuits ;
La Casteigne et l'Eléborance s'étaient réconciliées dans l'Amour
Et ses différentes natures, tout cela semblait sans retour.
Quel heureux temps, voué aux plaisirs et aux chansons,
Où les hommes se donnaient la main au lieu de se filer des gnons !
Il arriva un jour que notre baladin se produisit dans un village de Casteigne
Et toute vie s'interrompit au profit du spectacle longtemps annoncé,
Dans cette vallée sombre que parfois un soleil courageux baigne,
Sans vraiment apporter de joie et de chaleur à la communauté.
Le jeune prodige chanta donc pour cette populace laborieuse, avide de répit,
A l'instigation du seigneur local, amoureux de tout ce qui était à la mode et dernier cri.
Après un banquet assez peu somptueux à cause de la gêne qui imprégnait ce lieu,
Le poète entama son récital et comme toujours, jamais il n'avait fait mieux !
Sa voix étrange, pourtant audible par toute l'assemblée médusée,
Semblait venir du fond des Temps les plus oniriques et oubliés.
Pas une femme n'était épargnée par le ravissement qui unissait bourgeoise, veuve et pute,
Et de même, jusqu'au plus délicat minet qui, dans l'intimité, couine en ut.
Les dames émues jusques aux larmes barbouillaient leurs dentelles de morve,
Pendant que les maris considéraient le chanteur d'un oeil torve ;
Tant de beauté et de talent absolus lui apportaient une notoriété glorieuse,
Mais ils réveillaient chez certains les violences intérieures les plus envieuses...
En retrait de ce public rêveur et conquis, sous l'abri des frondaisons vertes,
Deux yeux de biche, ornés de longs cils, pleuraient d'une rosée discrète.
Quel coeur de femme eût pu être sec au point de ne pas, comme les autres,
Verser le délicat sel de la mélancolie douce, parmi cette foule d'apôtres ?
L'émotion atteignait, pour cette spectatrice, une telle force dans la plénitude,
Que plus elle était heureuse, plus elle en pleurait, cachée dans sa végétale solitude...
Mais dans le jour qui s'enfuit, la plus provocante des fleurs finit par se refermer.
Et le beau ménestrel s'inclina pour mendier les acclamations, après le dernier couplet.
Après les ovations, une meute de femmes de tous âges
Déferla sur le chanteur avec un déchaînement de passion ;
Mis à la peine au milieu de cette pression et de ce babillagen
Le coquet baladin dut s'agripper des deux mains à son pantalon.
Une grosse dame plus enthousiaste que les autres, drapée de velours noir,
Ecrasait de ses paluches la tête des frêles concurrentes,
Enjambait les précieuses qui roulaient au sol comme des poires,
Afin de saisir le cou du gracile garçon à la beauté envoûtante.
Lui qui l'avait tant ravie et distraite de son veuvage,
Ne put contrôler l'élan démesuré de cette fanatique ;
Il la reçut dans le creux de l'estomac, elle poussa un cri sauvage,
"Je t'aime !" et tous deux churent selon les lois de la mécanique.
A peine visible, étouffé par l'ardeur de cette dame couchée sur lui,
Sodomislas ne put qu'écarter les bras dans la boue généreuse ;
On l'entendit couiner faiblement "Merci ! Merci !"
Au milieu du tourbillon de folie furieuse.
Autour du fouillis, les mâles riaient en se tenant les côtes ;
A la lueur du grand feu, les ombres s'agitaient comme des diables ;
Sodomislas sortit en rampant de la mêlée provoquée par sa faute
Et courut vers sa tente, poursuivi par la bourgeoise implacable.
La nuit reprit ses droits et son calme, autour du logis de toile ;
Nul ne sut ce qu'il advint entre le chanteur et la veuve ;
Certaines mauvaises langues doutaient qu'il lui fasse grand mal,
Car la médisance et la jalousie ne sont pas des habitudes neuves.
Au matin, deux garnements envoyés faire de l'eau à la rivière
Trouvèrent la berge encombrée d'une masse confuse et humide ;
C'était là l'ultime couche de la veuve si active naguère,
Assassinée, le fard coulant sur son visage et dans l'eau limpide...
Un grand émoi agita la localité, le seigneur fit grand battage
De témoins et de suspicions gratuites qui auraient permis
La résolution rapide, à tout prix, de cet odieux carnage,
Et le retour à la paix de la vallée endormie.
Bien sûr, on interrogea, un peu rudement,
Le damoiseau chantant qui avait eu le dernier contact
Avec la victime acharnée à lui ôter ses vêtements,
Qui lui avait imposé le plus intime des pactes...
Sodomislas objecta qu'il n'aurait rien eu à gagner
A tuer la pauvre femme avide de la plus haute des victoires !
Et tandis qu'il parlait, on entendait dans sa bourse tinter
Les deniers sûrement laissés pour l'accomplissement du devoir.
Le baladin ébahi fut arrêté sur ordre du seigneur ;
Dans le village, les hommes criaient "Qu'on le pende !",
Les femmes déchiraient leurs robes dans une inconsolable douleur,
Déjà, on cherchait un arbre pour que la corde se tende.
Le coupable idéal était à la disposition du seigneur ;
Du moins ce dernier le croyait-il, mais on vint lui rappeler
Qu'il s'exposait, en cherchant un tel fautif extérieur,
A subir le courroux des seigneurs plus grands qui l'entouraient.
En effet, le magicien de la musique et des mots jouissait de protections
A travers tout le pays, grâce à ses talents déployés ;
Le roi lui-même l'avait tenu en pleurs en son giron
Et Sodomislas, avec ce prince, en Giton s'était diversifié...
On ne pouvait impunément imputer à l'être charmant,
Couvert par de si puissants personnages,
Un tragique et hétérosexuel débordement,
Sous peine de politiques dommages...
Alors, en privé, le seigneur entendit la confession
Du chanteur à la voix soudain étranglée :
"Oui, Seigneur, je ne fais rien par devant de cette façon ;
Cette femme me laissa mou ; fort déçue, en me payant elle s'en est allée ;
Je ne sais ce qu'il advint de cette pauvre âme ensuite ;
Je vous supplie de ne point porter préjudice à mon public
En révélant au monde quelle réalité m'habite !
On lui a fait violence, or, je suis épais comme une trique :!
Cette mort me cause grand tourment mais je n'y suis pour rien !
Certains soutiennent le faux car cela les arrange !
Ils craignent pour la vertu des épouses qui me tendent leurs reins,
Cela fait partie du spectacle, mais Seigneur, épargnez-moi la fange !"
Le seigneur médita sur le délicat dilemme ;
Il vociféra sur la déliquescence des moeurs de cette époque,
Entre la crainte d'un verdict erroné contre le faiseur de poèmes
Et celle de le voir s'attarder là en bêlant son équivoque.
Le seul recours était, pour contrôler la populace,
De chasser l'intrus, en faisant croire à une évasion ;
Mais il fallait aussi, avant qu'un commissaire du roi prenne place,
Mettre la main sur le vrai meurtrier qui avait semé la confusion...
A SUIVRE...
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