* Voici un petit bout de mythologie grecque méconnu. Réalisé en juillet 2000 et tout en alexandrins qui riment, ce conte explore un épisode de la lutte contre l'homophobie qui devrait être cité en exemple.
LE PORTIQUE
1
Quelques minutes suffiront à lancer ce récit,
Vous pourrez nous en croire, si le coeur vous en dit.
C'est là l'histoire de deux héros grecs méconnus :
Il arriva qu'une cité libre et ingénue
Se vit la proie d'une horde austère, conquérante,
Animée par une barbarie intolérante ;
Cette horde débarqua au Ponant rougeoyant,
Ravagea les délices, comme la moisson des champs,
Laissant derrière elle stupeur et résignation ;
La vie changea, l'exquis devint vices, les passions,
L'amour nu sous les arbres et dans les granges ouvertes,
Le désir même furent victimes de cette conquête.
Les murailles de la cité tremblèrent tout un mois
De l'approche méthodique de la cynique loi ;
Le peuple en pleurs occupa l'Agora ultime
Où pouvait encore se défendre le règne intime.
Mâles et angéliques, pâtres et flûtiaux, comédiens,
Artisans et patriciens inquiets pour leur bien,
Tous mendiaient des magistrats, indécis archontes,
Un recours pour gagner le refus de la honte.
La cité, jugée décadente par ses voisines
Qui riaient de ses hommes aux ardeurs féminines,
Où on ne vit nulle improbable Pénélope
Découdre au matin le tissu des nuits salopes,
La cité donc, payait sa permissivité,
La cambrure alanguie des éphèbes maniérés,
La licence de son peuple trop libre, vivant nu,
Corps et âme, confiant dans son idée des vertus.
2
Il vint un soir que l'Archonte Poussikath
Eut une illumination, aux Thermes, couché sur les lattes,
Massé par les mains expertes du garçon de bain,
Au pagne parfumé d'huile d'olive et de jasmin.
Poussikath tordit le cou, car le beau garçon
Travaillait les augustes lombaires par dures pressions ;
Il ahana, son menton choquant par à-coups
Le sapin humide de la table louée mille sous
(Car il était fort riche, comme tous les magistrats !)
Et à l'étalon habile, suant, il lança :
POUSSIKATH
"O jeune Pouffias ! Tes mains sont le plus doux des miels,
Sous elles, ma peau usée se fait tendre et femelle !
Des mains comme les tiennes sont un sort majestueux
Qui transmute la laideur et durillons douloureux
En mirage onirique et soyeux, laisse-moi dire,
Elles inondent ma sécheresse et enchantent mon vieux cuir !
POUFFIAS
(Pouffias sourit) Bien heureux, Seigneur Archonte,
De vous procurer ces plaisirs, car le prix monte !
Ca fait trois heures de rang, Seigneur, que je m'éreinte
Et de la file d'attente, j'entends monter des plaintes !"
Mais Poussikath ne répondit pas, déjà loin,
Il songeait, comblé par ces vigoureuses mains.
Or, il arriva, était-ce la loi des séries ?
Au même instant, au Gymnase de la Pythie,
(Curieux nom pour un lieu de discours, d'exercice,
Où les adultes formaient les jeunes à leur service)
Il arriva, donc, que le glabre et indifférent
Katapigone, errant toujours silencieusement,
Heurta au détour d'un grand buste d'Héraklès
La plus gracieuse créature, le plus tendre faciès,
Que le vieux misanthrope, qui plaçait très haut la barre,
N'eût encore jamais étudié de son regard.
Comment d'ailleurs une telle munificence exaltée
Avait-elle pu survivre environ dix-huit années
Sans rencontrer jamais le cheminement grave
Du vieux sage qui seul sur les êtres divins bave ?
KATAPIGONE
"Qui es-tu ?" Demanda-t-il, réellement véxé
Par cette apparition nullement envisagée ;
AMNESIAQUE
(Le fin godelureau le toisa d'un oeil clair)
"Demande-moi d'abord pardon, vieil homme, je préfère,
Car tu m'as poussé avec le péché d'être fier,
Comme si, sous tes sandales, je n'étais que poussière !
Mais soit ! Amnésiaque est mon nom, je le tiens
De ma mère boulangère, mais il n'y a aucun lien."
Katapigone était-il trop las de ce jour ?
Abruti de soleil, ou par un long parcours ?
Il ne dit rien sur l'insolence du garnement,
Ebloui par sa magie d'être luminescent.
Il répéta seulement ce nom, à peine perçu
Dans la brume scintillante de son émoi venu.
Le bel Amnésiaque fit le tour du buste, en rond,
Le Maître pivota comme Phoebe suit pour de bon
La Terre dans sa course dans le firmament obscur,
Subjugué par le feu jailli de cette aventure.
AMNESIAQUE
"Tu veux ma photo ?" Ricana l'adolescent,
Teigne gracile, petit merdeux au charme indolent.
KATAPIGONE
"C'est bien de ta lumière qu'il s'agit, O joie !
Laisse-moi tomber à tes genoux, là, devant toi !"
Et le Maître chut devant la nudité brandie ;
Le bel Amnésiaque, soudain effrayé, se méprit ;
Et il s'enfuit en courant entre les colonnes,
Laissant derrière lui, médusé, Katapigone.
KATAPIGONE
"Non ! Clama le Maître, mon désir est des plus sages !"
Pendant qu'un soldat de la moitié de son âge
Sortait à son tour de l'arrière de la statue blanche,
Souriant, en rajustant son pagne sur les hanches.
Il dit au Maître contrit, clignant de son oeil doux :
LE SOLDAT
"Dommage pour toi qu'il ait fui... C'était un bon coup !"
3
L'histoire aurait pu en rester là, sans faute,
Comme il advient des fugaces rencontres d'un autre.
Non ?
Mais par chance, nous sommes sauvés, il se trouve en fait
Qu'une amitié sincère liait l'Archonte et le Maître.
L'Archonte Poussikath, beau parleur, vantait les mérites
De son compère pour les ambassades, les audits,
Pendant que Katapigone, fameux écrivain,
Rédigeait de savants laïus selon ses besoins.
Ils jouissaient de l'utilité de cette symbiose,
Servant arts et politique comme les meilleures causes ;
Leur vie publique intense et bien récompensée
Compensait, il est vrai, leurs logis désertés.
Car qui se découvre trop mal armé pour l'Amour
Et ne tient guère en affection, traite sans détours
Les visites qui s'incrustent sans demander l'avis,
Aime à cultiver le vide et le silence chez lui.
Peu d'amis, donc, pas d'amants, encore moins de femmes ;
Même les femmes de la cité se préfèrent aux charmes
De la sainte virilité courtisée ailleurs,
Ou bien chère négociée par des familles sans coeur.
Hellade des contrastes et des guerres renouvelées !
Semis de cités rivales, faibles sans unité,
Tu pleures sur tes terres brûlées les douillets havres
Quand tombe la cruelle adversité qui les navre !
Ce poids pénible courbait les épaules des édiles
Au nombre desquels le Sage haineux du futile
Qu'était devenu avec l'âge ce Poussikath
Dont la mythologie oublia le grand acte.
Le soir venu, il convia son ami fidèle
Pour un dîner sous les odorantes tonnelles
De sa belle maison, si grande que l'ombre stagnait
En haut des pièces car la lumière ne s'y portait.
Un candélabre seul les chauffait avec les prémisses
De ce que l'Archonte voyait comme de bons auspices.
POUSSIKATH
"Sage Katapigone, quelle peut être notre meilleure arme
Au sort qui accable notre pays baigné de larmes ?
Quelle magie imagine-t-on pouvoir par surprise
Défier et renverser cette odieuse chape grise ?
J'ai reçu ce jour le message divin de notre secours,
Vois-tu, je crois qu'en nous seuls réside le recours !
KATAPIGONE
Quelle est la teneur de ce don ? Quelle illusion
As-tu encore sur notre peuple veule si prompt,
Sous raison d'être libre, à éviter les combats
Pour défendre justement ce qu'il a déjà ?
POUSSIKATH
Tu es amer, Katapigone, mais écoute bien :
A la force de cet ennemi extrême et malin
Nous devons opposer l'extrême de nos valeurs
Comme une avant-garde, sans inspirer de terreur.
Si la pureté, dont nous manquons, ni le courage
Ne suffisent à contrer la menace du carnage,
C'est de notre débauche, cet atout distinctif,
Qu'il faut presser le jus du triomphe incisif !
KATAPIGONE
Quoi ? Brandir nos moeurs dissolues comme une rapière
Pour rêver bouter la horde morale aux frontières ?
S'esclaffa Katapigone. Quel est ce miracle ? !
Avec quel démon as-tu fait ce genre de pacte ?!
POUSSIKATH
Voici mon idée : La cité va désigner
Deux héros qui vont demain les barbares défier.
Je connais un garçon typique, fort et sensuel ;
Il nous en faut un au charme vicieux et rebelle ;
A eux deux, ils représenteront l'âme des nôtres.
Les hideux barbares, dont la pureté sera faute,
Seront conquis par ces deux gaillards sacrifiés
Et leur déroute sera notre orgasme rêvé !"
Katapigone, le blasé sceptique, stupéfait,
Considéra le politique, l'oeil enfiévré,
Et murmura :
KATAPIGONE
"Je connais celui qu'il nous faut !
Mais le dessein, pour Amnésiaque, me paraît bien haut !
(Poussikath fut heureux de cette nouvelle fraîche,
Ravi des ressources cachées dans ce peuple qui pèche)
POUSSIKATH
Préviens ton champion, Ami, qu'il accueille son destin !
Demain, l'Assemblée lui donnera l'onction des siens !"
4
Le stress accumulé ces derniers jours de crise,
Alors que de toutes parts soufflait la maudite brise,
Poussait les citoyens, infatigables jouisseurs,
Vers les Thermes blanches pour se purger dans la moiteur.
Il vint tant de clients et d'ouvrage sur la planche
Que les patrons obtinrent l'ouverture du dimanche,
Avec douze jours fériés répartis en trois tiers,
En contrepartie de la salariale colère.
Mais le marché en hausse du tripotage des chairs
Nécessita l'entrée de forces intérimaires.
Pouffias découvrit en arrivant au boulot
Une cohorte masculine aux muscles enflés bien gros.
POUFFIAS
"Où est donc ce goût du naturel, geignit-il,
Qui fit la cité Astre des voluptés subtiles ?
Quelle froideur dans ce violent étalage de viande,
Le manque d'humour de ces culs moulés en offrande
Qui ne sont là que pour être vus, sinon gare !
A celui qui en toucherait le duvet blafard !
De mon temps, il y a trois mois, nous étions modestes,
Les caresses couraient sans que la pensée y reste..."
Aux vestiaires, ce n'étaient que mille compétitions.
Sur le dallage bleu, on se mirait les tétons,
En récitant force prouesses invérifiables
Qui enflaient chaque fois de manière considérable.
Pouffias traversa seul ce champ de vantardise
Et des yeux rieurs toisaient avec gourmandise
Les apparences bien pourvues qui arrondissaient
Le lin pourpre du délicat vêtement qu'il portait.
POUFFIAS
"Mais qui êtes-vous donc, nombreux camarades de bain ?
Demanda-t-il à un Thrace au fessier catin.
LE THRACE
Nous sommes tous tes collègues, le temps jusqu'à demain,
Que tu nous formes à ton art qui comble les Anciens.
Nous avons, c'est vrai, peu de pratique, le concret
N'étant pas notre panage, les seuls soins réservés
L'étaient à nos formes, c'est pour cela que nous fûmes
Par nos maîtres élevés en batterie comme bêtes à plumes !
Aujourd'hui, la cité a besoin en urgence
De tous les bras valides pour réveiller les panses,
Les ardeurs flappies de nos piètres guerriers ;
Juste au cas où à ta mission tu faillirais..."
Et c'est ainsi que Pouffias, porté en héros
Par ces mains vierges, apprit que ce matin très tôt,
Ainsi qu'il était affiché à l'Agora
Devant les foules en nouvelle liesse pour le combat,
L'assemblée des Archontes avait voté levant mains,
Face au danger qui grossissait sur les chemins,
L'émouvant décret qu'avec un autre garçon
Il irait au soir faire la guerre à sa façon...
5
Un grand émoi agitait la pauvre Concupine,
Fidèle gouvernante des enfants d'là grosse Martine,
Qui n'était pas grecque, son mari aimant la Gaule
En avait ramené cette femme tranquille et molle.
Le voisinage était fort intrigué de voir
Le merveilleux produit du crapaud et du loir
Qu'était Amnésiaque, cette beauté de lait sucré
Qui en rien à ses laids parents ne ressemblait.
On douta même qu'il fût réellement, à sa honte,
La progéniture du vieux marchand Volviconte,
Tant l'éphèbe aux yeux verts était grâce et lumière
Entre ses riches ascendants gris comme la poussière.
La gouvernante en avait après lui, l'Aîné.
Son insolence, ses mensonges, valaient sa beauté.
Il se voulait jeune homme moderne, traitait de haut
La plèbe bêlante où il puisait son mâle troupeau.
Mais au fond du jardin, il retrouvait l'enfance,
Chipait les fruits mûrs, cassait les vases en faïence ;
Avec d'autres gosses, il jouait des jeux de leur âge,
Enseignait la levrette après léger chantage.
Il insultait les passants, souillait les riches soies,
Torturait les poissons du bassin, sans émoi...
Amnésiaque se savait beau, tant on l'a redit !
Il aimait exciter les prunelles averties
Des hommes de passage auxquels il offrait sans peur
L'accès exquis de son jeune puits de chaudes saveurs...
Dans ses rares moments de poésie, il jouait,
Touché par les Muses, divinement, du flageollet,
Aussi de la lyre, sous les oliviers en fleurs ;
Mais nul ne savait trouver en lui le bonheur.
CONCUPINE
"J'en ai ras la touffe, O Fils Aîné de mon Maître !
Ton caractère est de feu, de fiel tes manières !
Avec quels sauvages t'es-tu donc encore battu
Pour me revenir griffé et une sandale perdue ?!
AMNESIAQUE
O Roulure ! Lui dit Amnésiaque, passe ton chemin !
Ta proximité gêne le soleil sur le mien !
Ton ombre est de glace et ta voix aigre éclate
Le tympan de mes Muses et tu as du poil aux pattes !
Ma vision du Monde, quand je ne serai plus garçon,
Sera autrement plus grandiose que ton graillon !
Tu me harcèles de tes préceptes minables d'élevage
Et tu pourris mon royal destin prédit par les Mages !
Sans supposer, du bas de ton inexistence,
Vile Cassandre, la nullité de tes remontrances !
CONCUPINE
Pour l'ultime fois, O Amnésiaque, je dis froidement
D'aller au bain, ou bien c'est le fouet qui t'attend !
Une âme et un corps couverts de crasse et de sang
Ne peuvent, avec ton soleil, briller pareillement !"
Dominé, le petit maître dut se soumettre,
Sachant que la marâtre qui antan le fit naître
Ne plaisantait pas, car au Temple de Thespies,
Elle fouettait les les pénitents de l'Amour Fini...
Et elle avait de longs bras vraiment très puissants !
C'est alors qu'à l'huis de la maison des parents,
Cogna avec grande vigueur le poing solennel
Du messager envoyé par les officiels :
LE MESSAGER
"Ouvrez, beaux citoyens, car un immense destin*
Appelle celui d'entre vous qui tient en ses mains
La fortune menacée de notre merveilleuse
Cité pour défendre la lubricité heureuse !
VOLVICONTE
Quel est ce discours, O Héraut si impromptu ?
Où rêves-tu tel héros avec des couilles au cul ?
Il n'en est point en ma maison, sournois moqueur,
Dit le père derrière la porte, et c'est là mon malheur !
LE MESSAGER
Réjouis-toi, O Marchand, car s'est ton fils premier
Que l'auguste assemblée des Archontes inspirés
Vient de désigner pour monter en première ligne
Affronter l'armée ennemie qui trépigne !
VOLVICONTE
Es-tu bien sûr ? Fit le marchand interloqué.
Mon premier fils tout seul au combat envoyé ?
LE MESSAGER
Oui, O Marchand ! Ses talents sérieux pour cela
Des témoins de foi ont vanté à l'Agora !
Cet honneur pour ta lignée aura récompense !
VOLVICONTE
Soit ! S'extasia le marchand. Que la gloire s'avance
Pour lui et je vais de ce pas le Héros te ficeler !
(Et il dit en lui : Si ça pouvait le calmer !)"
6
Et par les champs et les ruelles ensoleillés,
La rumeur publique incontrôlable enflait.
Toute la cité sut, dès franchie la Porte du Levant,
Celle festonnée de hauts bas-reliefs figurant
Ces animaux des mers boréales éloignées,
Des phoques lascifs, les uns sur les autres prélassés,
Toute la cité, donc, sut que le jeune Amnésiaque,
Corps déjà serré dans une armure d'orichalque,
Coiffé d'un casque doré garni de plumes tombantes,
Viril à émouvoir la plus sèche des Tantes,
Que le jeune Amnésiaque, donc, était prêt à entendre
Le serment divin qu'on allait lui faire reprendre.
Réellement, tout le monde était plus prêt que lui,
Car le jeune homme, balloté et abasourdi,
A y voir de plus près, ne semblait pas en vrai
Mesurer la portée de ce qui l'attendait...
Il voulut, la bouche temporairement dégagée
De la jugulaire du casque lourd qui l'étouffait,
Lancer un appel au secours, mais sur un signe
De Poussikath qui brandissait un cep de vigne,
Fut expirée la plus colossale des clameurs
Par huit fois quatre mille poitrines en choeur !
Le bel Amnésiaque, ceinturé, ovationné,
Vit au loin la foule s'ouvrir pour laisser passer
Un autre héros emplumé qu'une meute enthousiaste
Traînait vers un autel décoré avec faste.
Il eut peur, crut à un sacrifice, une offrande
Aux Dieux fêtards pervers, aux égéries gourmandes.
Emporté, il se vit soudain devant Pouffias,
Leurs regards se croisèrent au milieu de la masse.
Ils craignirent de se voir massacrés sans fredaines ;
Et le silence tomba sur toute l'étendue humaine...
A SUIVRE...
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